Le chemin s’écoule sans but précis aujourd’hui, vers où se diriger ? Sur la carte un nom familier apparaît en toute lettre, Brest. TONER ! Le point de chute est tout trouvé, mais comme point de chute on a fait plus bas… Quand notre Brest est au bord de sa petite mer, celui-ci est en haut des collines. La petite route y menant tente de progresser de côté mais rien n’y fait, les collines font face et imposent leurs courbes rudes, plus de 8 km à 16 pourcent de pente pour grimper au point de chute…
Le paysage dégage un charme indéfinissable, mêlé de l’intimité des bois et de la grandeur des cimes rousses et tondues des collines alentour.

Paysage du pays Brestois d’Hrvaskie

Les gens de Brest dégagent une bonhomie sympathique. Des mécanos m’indiquent immédiatement le bistro introuvable dans ce village qui compte trois ruelles. Un homme un peu bigleux mais pas louche me voyant avec ma bicyclette dit connaître un ami cycliste, lui aussi qui peut me recevoir. En attendant qu’il arrange le rendez-vous, une femme que je comprends être sa mère s’approche lentement, presque imperceptiblement, et bientôt me fait face. Elle est curieuse et rigolarde, elle rigole, s’esclaffe, me parle. Je n’y comprend rien. Petite, trapue, le visage tanné par le soleil, elle semble remplie d’une liqueur brune et gaie, mûrie par le soleil qui apparaît par la couleur de ses cheveux, de ses yeux et du fond de sa bouche.
D’un coup, l’homme prend sa voiture et me dit de le suivre « PIAT KILOMÊTRE » s’écrit-il. Nous débouchons sur une auberge charmante qui m’est offerte pour la nuit. Les propriétaires qui ont organisé une fête du vélo l’année dernière, habitent un village typique de la péninsule d’Istrie Bouzet. Ce village est vendu sur tous les guides touristiques, jusque sur les paquets de sucre…

Collection des villages perchés d’Istrie sur paquet de sucre.

Je décide donc d’y passer le matin pour continuer vers l’Est, grave erreur. Joliment perché sur sa colline, le village, d’altitude bien plus modeste que Brest, est entouré de zones industrielles. Tout autour, des montagnes sont gravies par des routes très pentues. Seules les voitures peuvent emprunter le long tunnel à travers la montagne Učka (prononcez Outchka), derrière laquelle se cache la mer. Encore marqué par la route de la veille, je préfère emprunter une vallée vers le sud et faire un détour de 40 kilomètres, plutôt que de grimper ce mur effrayant. C’est une bonne idée car sur cette route, le relief y est doux et la côte d’Istrie magnifique avec de petites criques verdoyantes. Cette côte n’a rien à envier à la côte désertique et plus linéaire au sud de Rijeka (prononcez Riyéka).
Au coucher du soleil, ce littoral-montagne se pare d’écailles d’ombres que le soleil projette, occulté par les mamelons de cette montagne.

Côte-Montagne du Velebit, toute mamelonné de petites montagnes

Quand le soleil capitule définitivement, c’est la lune, pleine et haute dans un ciel aussi limpide que l’eau de la mer, qui prend à rebrousse poil la montagne. Les ombres des mamelons qui l’habillaient se raccourcissent alors à l’extrême. Quel désespoir pour le campeur que je suis de se sentir à découvert, harcelé par la dure lumière nocturne. Le paysage est absolument dépourvu d’arbre et d’herbe. La fatigue m’arrête sous une sorte de genévrier dégarni et un sol couvert de cailloux moins acérés qu’ailleurs pour m’assoupir. Le soleil se lève tôt et me pousse a prendre la route avant lui, pour conserver l’anonymat de la nuit, au sortir de ces places peut intimes. Ici, le touriste se doit de participer à l’économie du pays dont 20% du PIB en dépend. C’est pourquoi, mon mode de logement est réprimé par la police et les habitants complices.

Qu’importe, sur mon vélo, j’atteins bientôt le point culminant de la route côtière. Passé le dernier tunnel, c’est comme une renaissance, quand les falaises blanches des îles se parent de la lumière saumon du soleil…

Des cailloux dans l’eau

Cette lumière rasante de nos latitudes est salvatrice car, bien qu’au bord de la mer tout respire le continent, ici, la sécheresse de l’air et du paysage laisse à nue le dur roc. Même les îles sont continentales, montagneuses et sèches, trop proches du continent pour sentir la libération du large. Les hauteurs des montagnes remplacent les vastes horizons de Bretagne. Ces îles montagne sont comme des sucres infusant dans la mer. Leurs arrêtes sèches plongent à pic vers des abysses qui se cachent derrière la surface dure et crémeuse de l’Adriatique.

Je m’excuse pour ces platitudes maladroites et tintées de mélancolie mais, mon cœur est de cette humeur et les paysages sont à peu près sa seule nourriture…

Avant que la montagne qui forme la côte ne s’enfonce dans les terres, je la descend pour rejoindre l’île de Pag. Ce long bout de terre tend son flanc, nu, qui semble lavé de toute végétation, aux roches bien blanches et éblouissantes, face au continent. Arrivé sur cette terre désertique, ma première passion pour les plantes xérophiles (qui aiment le sec) remonte soudainement et me fixe sur le substrat de cailloux à la découverte des quelques végétaux qui y vivent : Géranium, Erodium, Violette, Sedum, Asteracées ligulée, sorte de Genêt… Des violettes y poussent abritées par les branches succulentes et épineuses du Genêt. Leurs fleurs, bien à l’abri, dégagent une odeur encore plus succulente, sucrée et aromatique, qui me rappelle le sirop à la violette que nous servait ma grand-mère dans le Finistère.

Ici aussi, il se dégage une impression de Finistère, de fin des temps. Des lignes mystérieuses rayent les collines arides. De plus près, ces lignes sont en fait des murets qui, derrière la crête, s’entrecoupent pour former un quadrillage. Quadrillage qui se verdit en parc, pour accueillir des brebis à long poil, à mesure que l’on se dirige vers l’ouest, le large. Bientôt, ces petits élevages s’équipent de cabanes et font affichage de leurs spécialités. Un fromage reconnu pour ses arômes exceptionnels, le Paški Sir (prononcez Pachki sir). Les éleveurs se font discrets en cette après-midi irradiée par le en soleil.
Derrière un village au fond d’une vallée qui domine des lagunes, de multiples jardins forment un îlot bien original sur cette île au paysage tout en muret. Ici, les habitants s’affairent à planter, tailler et labourer leurs parcelles. Je prends mon élan et me lance à leur rencontre, une fois puis deux puis cinq et me prend chaque fois, des regards interloqués et méfiants. Ils comprennent ce que je leur demande, je réussi à enregistrer des recettes d’asperges sauvages et quelques noms de végétaux. Le plus souvent, ils m’envoient vers leurs voisins qui me fuient… Les personnes qui parlent anglais affirment qu’il est temps pour moi de partir et de me trouver un logement, un restaurant, de consommer quoi, comme tous les autres touristes. Voyant que je les embête, je file et trouve un beau petit coin de côte arborée pour admirer le coucher de soleil sur la mer.

L’accueil de la côte est décidément froid, ils n’ont pas besoin de touriste en cette saison ; il y en a déjà assez l’été (cf. article sur le tourisme). En s’enfonçant dans les terres, le paysage devient plus gris, dépourvu du bleu profond de la mer. Sur un plateau karstique, la végétation d’arbuste abrite une foule de ruines, des usines sont abandonnées dans leur jus depuis plus de vingt ans. Des villages entiers restent vides. Les maisons n‘ont ni toit ni de fenêtres. Beaucoup de murs conservent des impacts de balles tirées lors de l’offensive Croato-Bisniaque face à la Région autonome Serbe de Krajina. En effet, les maisons vides sont principalement celles des Serbes qui étaient majoritaires dans cette région, avant l’explosion de la Yougoslavie de Tito. Aujourd’hui, quelques-uns reviennent pour leur retraite mais la plupart des biens des Serbes continuent de tomber en ruine. Ce décor, additionné à la présence de mine et la méfiance des gens à mon égard ne rend guère ce coin plus accueillant que la côte.
Le plateau de Mijevci est entaillé par la rivière Kirk aux eaux suicidaires qui se jettent régulièrement du haut de cascades verdoyantes de plus en plus hautes à mesure qu’elles arrivent à la mer.

Cacade la rivière Krak près de Knin

Arrivé un peu par hasard dans la ville de Knin près de la Bosnie Herzégovine. A mon habitude, je rentre dans un café pour me recharger en bière, eau, électricité et humanité. Quelqu’un lance une blague à propos des Français que je ne comprends pas… Après un moment de flottement tout le monde rigole. Janjić (prononcez Yanyitsh ; le ć a un son entre le tch et le ts) qui parle Français engage la conversation et m’invite finalement chez lui. Je suis le bienvenu chez lui et ce pour le temps que je veux ! Ancien guide touristique, pour les Français notamment, il était accrédité pour la région de Knin et la Serbie du temps de la Yougoslavie. Il a pour projet d’ouvrir un hôtel dans l’appartement hérité de ses parents, je suis son premier client! Il veux me faire découvrir toute la région, ses plats, sa musique. Je rencontre tout le voisinage et il peut être mon interprète auprès des paysans qu’il connaît bien. Mais je me sentais parfaitement libre et indépendant à vélo et maintenant son hospitalité un peu autoritaire me pèse… Les mesures de lutte contre l’épidémie virale, le fameux COVID, se durcissent rapidement et je ne sais que faire… Le voyage est à un tournant, soit retourner en France soit rester ici ?… telle est la question.

J’ai choisi de rester en Croatie en espèrant que l’épidémie passe plus vite qu’ailleurs. Si dans le mois qui vient, se profile la levée des confinements et la réouverture des frontières, je tenterai de continuer le voyage. Si la crise perdure et s’amplifie dans le reste du monde, j’envisagerai peut-être de poursuivre mon voyage plus tard…

Pour l’instant je profite de ce mois de cloître pour digérer le trajet déjà fait et la préparation de la suite du voyage. Il faut dire qu’à vélo je dispose de moins de temps et d’énergie que je le pensai en partant. Pédaler, manger et bivouaquer occupe la majeure partie des courtes journées d’hiver. Ce mois devrait donc s’écouler rapidement entre lectures et travaux divers.

Merci de lire mes banalités de route. J’espère réussir à restituer des témoignages prochainement, bien que je ne dispose pas d’ordinateur ni de wi-fi. J’espère pouvoir vous fournir des lectures plus intéressantes et fleuries avec le printemps qui vient.

Bonnes méditations et à la prochaine !